Le piège du patriotisme économique

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Le piège du patriotisme économique
La chronique d'Yves de Kerdrel
07 mars 2006, (Rubrique Opinions)
LE FIGARO
 

Il ne s'agit pas que d'une question de vocabulaire. Il ne s'agit pas non plus

seulement d'un débat strictement hexagonal. L'Espagne se demande comment elle

va empêcher l'allemand E.ON de mettre la main sur Endesa. Les Italiens n'ont pas

de leçons à donner en la matière après avoir longtemps défendu «l'italianité» de

leur système bancaire. La Grande-Bretagne a froncé les sourcils lorsqu'a été

évoquée une prise de participation du russe Gazprom dans le capital de Centrica,

propriétaire de British Gas. Quant aux Etats-Unis, ils ont montré il y a encore peu

de temps, avec Unocal, qu'ils savaient faire obstacle à une opération étrangère sur

leur territoire.

Tout ce débat revient à savoir dans quelle mesure un pays

doit défendre ses intérêts économiques, sans cependant stigmatiser les entreprises

étrangères. Surtout dans une économie devenue mondialisée, et s'agissant de la

France, dans une Union européenne qui réclame à cor et à cri la constitution de

champions industriels de taille continentale.

 Romain Gary, qui a été à la fois un grand romancier et un

patriote incontestable, a écrit que «le patriotisme, c'est l'amour des siens et le

nationalisme, c'est la haine des autres». Cette belle définition peut aisément

s'appliquer dans le domaine économique et dans le regard que l'on peut porter sur

les groupes étrangers. L'amour des siens, cela consiste à fournir à ses concitoyens

les meilleures conditions d'un accès à l'emploi. Cela consiste aussi à accroître le

potentiel de création de richesse sur le territoire national. Et il faut bien reconnaître

que certains groupes étrangers sont tout aussi capables de répondre à ces missions

que des entreprises françaises.

 L'Insee a révélé cette semaine qu'un salarié sur sept,

exception faite du secteur financier et des administrations, travaillait en France pour

une entreprise étrangère. Et l'on ne peut que se féliciter d'un tel degré d'ouverture

de l'économie française, qui nous place devant les Britanniques, les Allemands ou

les Néerlandais. On peut même regretter que, l'an passé, les investissements

étrangers en France aient reculé de 44% pour atteindre 25 milliards d'euros.

 Et cela, pour trois raisons principales. D'abord les sociétés

étrangères participent au maintien de l'emploi sur le territoire national. L'Insee ne

fournit pas les statistiques précises sur la manière dont elles ont géré leurs effectifs

sur le long terme. Mais le fait que les étrangers aient massivement investi dans le

tissu industriel constitue un indéniable soutien à l'emploi dans ce secteur secondaire

qui a été le plus frappé par les délocalisations ou les réductions d'effectifs. Et les

arbres d'Alcan ou de Hewlett-Packard ne doivent pas cacher la forêt de toutes ces

PME reprises et développées soit par des groupes internationaux, soit par des fonds

d'investissement. Ce qui explique qu'en 2004, les étrangers ont créé en France plus

de 33 000 nouveaux emplois.

Ensuite, les sociétés étrangères participent à la fois à la

richesse nationale et à l'effort de redistribution. En développant sur le territoire

français de la valeur ajoutée, notamment industrielle, elles participent à

l'accroissement du produit intérieur brut. Sans compter tous les effets induits sur

les sous-traitants, la logistique et les infrastructures. Sans compter aussi tous leurs

efforts en matière d'innovation et de recherche. Et puis évidemment en acquittant

l'impôt sur les sociétés, la taxe professionnelle ou en développant l'intéressement et

la participation, voire les actions citoyennes.

 Enfin, les groupes étrangers participent largement au

commerce extérieur. En se servant de la France comme tête de pont pour conquérir

d'autres marchés, notamment européens. Par exemple un groupe comme Siemens

contribue à hauteur de plus d'un milliard d'euros aux exportations françaises. Et

lorsque son activité transport remporte le contrat du métro d'Alger, contre Alstom,

cela peut paraître incongru de s'en réjouir, mais cela permet de faire tourner des

sites de production hexagonaux. Alors que l'activité automatismes du français

Alcatel est désormais principalement localisée à Toronto.

 C'est bien à cause de tous ces éléments positifs que les

pouvoirs publics mènent depuis plusieurs années des efforts en matière

d'attractivité du territoire. Et ce serait vraiment dommage si toute cette pédagogie

se trouvait balayée par des effets de manches ou des coups de menton visant à

protéger ici un fabricant de yaourts ou là un producteur d'acier. Des gestes

dépassés qui s'inscrivent clairement contre l'intérêt du pays. Des gestes qui, en

outre, entretiennent l'idée, dans l'inconscient collectif, que les groupes étrangers

sont forcément les grands méchants loups de la mondialisation.

http://www.lefigaro.fr/debats/20060307.FIG000000241_le_piege_du_patriotisme_economique.html

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