Mondialisation : Transférer sa technologie devient inéluctable

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Officiellement Areva n'a pas dit son dernier mot. Le constructeur français de centrales nucléaires se livre à d'ultimes négociations pour remporter le marché chinois des centrales de troisième génération. Un marché pour lequel son concurrent Westinghouse est depuis une semaine donné gagnant, pour avoir accepté de transférer sa technologie, contrairement à Areva.

 

Le français est bien placé pour savoir que transférer une technologie est un jeu dangereux. Ces centrales reposent sur un savoir-faire transféré par Westinghouse il y a trente ans. Est-il encore réaliste de vouloir jouer en contre ?

Dans les industries de biens de grande consommation telle l'automobile, la réponse est déjà non. "Ne pas transférer est un piège", estime Joël Ruet, chercheur à la London School of Economics (LSE). " On est entré dans l'ère des partenariats industriels. La notion de transfert technologique suppose un déséquilibre entre deux pays, qui n'a plus lieu d'être", poursuit-il.

Cette réalité gagne les marchés hautement spécialisés. Les cycles de renouvellement de produits se raccourcissent. L'expertise technologique se diffuse par de multiples canaux, et il devient de ce fait irréaliste de vouloir la cantonner. La Chine ou l'Inde acquièrent très vite les connaissances nécessaires, notamment grâce au retour au pays des membres de leurs diasporas, à la création de sociétés communes ou au rachat de firmes occidentales dont elles peuvent décortiquer le savoir-faire.

L'implantation dans ces deux pays de centres de recherches par des sociétés occidentales participe du même mouvement et génère des échanges autour du globe. "Les transferts volontaires sont toujours accompagnés de transferts involontaires", explique dans un bel euphémisme Frédérique Sachwald, responsable des études économiques à l'Institut français des relations internationales (IFRI) et auteur d'études sur la mondialisation de la recherche et développement des entreprises.

Le phénomène n'est ni nouveau ni limité à des pays ayant un respect approximatif de la propriété industrielle. "Copier sans état d'âme et le plus vite possible est, et a toujours été le véritable moteur du rattrapage. Ce fut le cas de l'Europe, puis du Japon et de la Corée, maintenant de l'Inde et de la Chine", résume Pierre-Noël Giraud, professeur à l'Ecole des mines.

Il se dit que, en pleine guerre froide et alors que les chercheurs américains avaient une longueur d'avance, la Cogema (désormais Areva) aurait trouvé étonnamment vite le bon solvant, capable de séparer le plutonium de l'uranium. "Les gens qui avaient l'habitude de travailler ensemble ont continué de se parler !", commente un spécialiste.

Avec la mondialisation, cette porosité augmente de façon exponentielle. En outre, toute installation, aussi sophistiquée soit-elle n'est que l'assemblage de composants pour la plupart banalisés. "Il n'y a plus beaucoup de technologies spécifiques", affirme Rémi Barré, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM).

Dans le domaine des centrales nucléaires, Colette Lewiner, directeur associé, responsable du secteur énergie et chimie et énergie chez Capgemini, et ex-PDG de la SGN, filiale ingénierie d'Areva, n'en distingue plus que trois. "Certains matériaux comme l'acier des cuves, le combustible et sa gestion, et les programmes liés au fonctionnement du réacteur, à la sûreté et à la radioprotection". Mais, "à partir du moment où un des acteurs est d'accord pour transférer ses technologies-clés, les Chinois seront capables en dix ans de concurrencer Areva, non seulement sur son sol, mais aussi au Japon. Et en dix ans on peut développer un réacteur de 4e génération." D'autant que l'acquisition de Westinghouse par le japonais Toshiba lui facilitera l'ouverture du marché de l'Archipel.

Certains, comme Boeing, rappellent le caractère sensible de leur savoir-faire (qui s'étend aux avions de combat) pour ne pas le transférer. Un argument qui atteint ses limites car les militaires utilisent de plus en plus de technologies civiles. D'autant qu'Airbus n'a pas les mêmes réticences.

Quand un marché important se profile, un des acteurs finit toujours par céder. Si certaines technologies n'ont pas encore été transférées, c'est souvent parce que les quelques firmes qui les maîtrisent se sont entendues, en toute illégalité. Les Américains, pour qui la participation à un cartel est passible d'amendes et de peines de prison, acceptent rarement d'entrer dans le cercle. Il en irait tout autrement ailleurs...

Annie Kahn
Article paru dans l'édition du 22.03.06
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